Fondation ABS : la Municipalité de Lausanne municipalise contre le terrain, contre son personnel, contre ses propres valeurs
Il y a des décisions qui se prennent dans les bureaux et qui tuent dans la rue. Celle annoncée le 8 mai par la Municipalité de Lausanne est de celles-là.
Dès le 1er janvier 2027, la Fondation ABS — presque trente ans d'histoire, des centaines de milliers de passages, des vies sauvées en silence — sera absorbée par la Ville. La décision est présentée comme une mesure de sauvegarde rendue nécessaire par des difficultés de gouvernance et financières. Elle est en réalité la liquidation autoritaire d'un modèle d'intervention sociale construit sur trois décennies de pratique, imposée sans concertation par une Municipalité qui contredit en quelques semaines les engagements sur lesquels elle a été élue.
Avant de célébrer le pompier, regardons qui a allumé l'incendie
La Ville a présenté la Fondation comme une institution en échec. Il convient de rétablir les faits.
La crise du crack a profondément transformé les conditions d'intervention du secteur bas-seuil lausannois. Des cycles de consommation plus courts, une demande en forte hausse, des publics de plus en plus désinsérés : l'Antenne ECS enregistrait en 2024-2025 une moyenne de 200 consommations par jour, selon les données d'Unisanté citées dans le préavis municipal 2025/43. Dans ce contexte de surcharge structurelle, le taux d'absentéisme du personnel a atteint 18% — chiffre qui traduit l'épuisement d'équipes abandonnées à une situation qu'elles n'avaient pas les moyens d'absorber.
Ce que la Ville ne dit pas, c'est que son propre subventionnement est resté en-dessous du niveau nécessaire pour les prestations qu'elle exigeait. La fondation n'a pas échoué seule : elle a été sous-financée de manière chronique par son principal bailleur, qui exige aujourd'hui des comptes à une institution qu'il a lui-même fragilisée.
Le Conseil de fondation a commis des erreurs réelles : direction intérimaire sans ancrage dans le milieu ni connaissance de la convention collective, refus d'entendre le personnel quand celui-ci demandait à être reçu dans les mois précédant le désastre. Ces défaillances appellent un changement de gouvernance. Elles ne justifient pas la suppression de l'institution.
Ce que les documents officiels révèlent
L'enjeu réel de cette municipalisation apparaît quand on lit deux documents côte à côte.
Premier document : la charte des valeurs de la Fondation ABS. Accueil non discriminant, réduction des risques, non-jugement moral de la consommation, démarche volontaire des usager·ère·s, et au centre de tout, la garantie de l'anonymat comme condition d'accès aux prestations. Ce ne sont pas des principes décoratifs. Ils sont la condition opérationnelle de l'efficacité du dispositif. Les personnes en grande précarité, souvent sans papiers, souvent en rupture avec les institutions, fréquentent ABS précisément parce qu'elles n'y sont ni identifiées, ni enregistrées, ni soumises à un critère d'éligibilité.
Second document : le préavis municipal 2025/43, adopté en novembre 2025. Il prévoit explicitement l'introduction de critères d'accès géographiques aux ECS, la vérification du domicile des usagers dans le registre cantonal des personnes, la délivrance de cartes d'accès valables six mois, leur contrôle par des agents de sécurité postés aux entrées, et — le texte est sans ambiguïté — le refus d'accès pour les personnes ne disposant pas d'une carte valide.
La contradiction entre ces deux documents est totale et irréductible. L'anonymat garanti devient enregistrement dans un registre cantonal. L'accueil inconditionnel devient accès conditionné à un critère de résidence. Le non-jugement devient contrôle par des agents de sécurité. La primauté de la santé de la personne cède devant la primauté de la gestion de l'espace public.
Les personnes sans domicile fixe, sans papiers, en rupture administrative — les plus vulnérables, celles pour qui le bas-seuil existe — se verront fermer la porte. Elles ne disparaîtront pas pour autant. Quand on les retrouvera dans les cages d'escalier, les préaux, la rue — dormant dehors, en décompensation psychologique, souffrant de plaies puis d’infections que personne ne pourra encourager à soigner, utilisant et partageant du matériel souillé, en état de surconsommation, oubliant de s’alimenter, de boire ou de se laver – on regrettera. Mais la Fondation ABS aura déjà été démantelée. Et la même Ville qui aura produit ce résultat devra l'assumer, à un coût humain et financier sans commune mesure avec ce qu'aurait coûté une politique cohérente.
Une gauche qui se trahit elle-même
Le contexte politique dans lequel cette décision s'inscrit aggrave encore son caractère inacceptable.
Depuis l'automne 2025, le collectif syndical bas-seuil du SSP, constitué de professionnel·le·s engagé·e·s dans l'ensemble du dispositif lausannois lié à la grande précarité, avait choisi de privilégier le dialogue à la confrontation. Il avait obtenu une rencontre avec la Municipalité, dans un climat constructif. Il avait formulé une proposition concrète : une plateforme stratégique partenariale associant élu·es, professionnel·le·s de terrain et experts, pour co-construire une politique publique ancrée dans les réalités du secteur. La conseillère municipale Émilie Moeschler avait manifesté son intérêt. Une séance de suivi était agendée pour juin 2026.
La décision de municipalisation a été annoncée quelques semaines plus tard, sans que le collectif ait été informé ni consulté. Elle met fin de facto à la démarche engagée.
C'est un recul démocratique. C'est aussi une trahison directe des engagements de participation, d'écoute et de co-construction sur lesquels cette Municipalité a sollicité — et obtenu — les voix de ses électeur·rice·s. Une Municipalité à majorité de gauche, fraîchement élue notamment sur des valeurs syndicales — un candidat PS, élu nouveau municipal, se revendiquait d’ailleurs du SSP — vient de démontrer en actes que ces valeurs s'arrêtent là où elles commencent à contraindre le pouvoir.
Il faut le nommer : c'est de l'autoritarisme. Pas au sens rhétorique. Au sens précis : une décision structurante, aux conséquences majeures pour des travailleur·euse·s et des usager·ère·s, prise unilatéralement, sans processus participatif, sans transparence, dans un contexte où un dialogue institutionnel était explicitement en cours. Si cette Municipalité entend rester crédible — inspirer confiance plutôt que colère, respect plutôt que crainte — elle doit revenir sur cette décision. On peut aussi se demander si l'intimidation n'était pas, en partie, son objectif réel.
Le personnel a voté. À l'unanimité.
La Ville a tenté de présenter la reprise comme avantageuse pour le personnel : maintien des contrats, perspectives d'amélioration salariale. On avait, en d'autres termes, essayé de les convaincre que c'était une bonne nouvelle. Le personnel n'a pas été convaincu.
Réuni en assemblée générale, il a voté contre la municipalisation à l'unanimité moins deux voix et trois abstentions. Des travailleur·euse·s à qui l'on offrait concrètement de meilleures conditions matérielles ont choisi, massivement, de les refuser au nom de leurs valeurs professionnelles et de leur attachement au sens de leur mission.
Ce vote est un acte politique. Il dit que ce qui se joue ici n'est pas une question de gestion mais une question de fond : on ne défend pas l'inconditionnalité, l'anonymat et le non-jugement depuis un bureau de fonctionnaire communal soumis aux exigences de reporting, de contrôle et de conformité administrative. Ces deux logiques sont incompatibles. Le personnel le sait mieux que quiconque. C'est une leçon d'éthique adressée à une gauche qui semble avoir oublié ce que ces mots signifient.
Cinq hommes blancs en cravate pour diriger un ECS : le symbole parfait
Il reste un élément qui, à lui seul, dit tout de l'incompréhension dans laquelle baigne cette décision.
Un directeur disposant de plus de vingt-cinq ans d'ancienneté est encore en poste à la Fondation ABS. La Ville a choisi de le mettre de côté pour confier la direction transitoire à Triaspect SA, cabinet de conseil basé à Neuchâtel, spécialisé en développement organisationnel, gestion du changement et ressources humaines.
Qui compose cette équipe ? Cinq hommes, issus du marketing, des ressources humaines, du coaching de cadres et du développement organisationnel d'entreprises. Pas une ligne de compétence en travail social, en réduction des risques, en politique des addictions, en accueil de publics en grande précarité. Leurs références : PME, multinationales, conférences intercantonales, cadres supérieurs à coacher.
On leur confie la transition d'un espace de consommation sécurisé, fréquenté quotidiennement par des personnes en crise, souvent sans abri, souvent en rupture avec tout.
Ce choix est révélateur à deux égards. D'abord, de la vision que la Ville a du bas-seuil : un problème organisationnel à résoudre, pas un enjeu social et éthique à comprendre. Une structure à rationaliser avec des outils de management standard, pas un espace de confiance construit sur des années de lien avec des populations que personne d'autre n'accueille.
Ensuite — et ce point mérite d'être dit sans détour — de la conception très particulière que cette Municipalité qui se dit de gauche a de la diversité et de l'inclusivité. Cinq hommes blancs issus du secteur privé et de l'administration pour piloter une institution dont la mission est précisément d'aller vers les marges, vers les exclu·e·s, vers celles et ceux que la société rejette. Pour une Municipalité qui brandit l'égalité et la représentativité en campagne, c'est un aveu d'une cohérence remarquable — dans le mauvais sens du terme.
La question que l'on peut légitimement poser est simple : la Ville de Lausanne est-elle jamais entrée dans un ECS ?
Ce que le SSP exige
Le SSP Vaud et le collectif syndical bas-seuil formulent des exigences précises.
- L'abandon du projet de municipalisation et l'ouverture d'un processus sérieux de redressement de la Fondation ABS : renouvellement de la gouvernance, maintien du statut indépendant, préservation des valeurs fondatrices et de la CCT applicable au personnel.
- La mise en place effective de la plateforme stratégique partenariale proposée à la Municipalité : un espace de co-construction associant élus, professionnel·le·s de terrain et experts, pour élaborer une politique bas-seuil cohérente avec les défis actuels — crise du crack, émergence de nouvelles substances, précarisation croissante d'une partie de la population
- Un financement structurel adéquat des prestations exigées des structures subventionnées. La sinistralité observée à ABS est la conséquence directe d'un sous-financement chronique. Ce problème ne disparaîtra pas avec la municipalisation. Il sera simplement absorbé dans une ligne budgétaire communale, rendu invisible, jusqu'à la prochaine crise.
Une question de crédibilité politique
Cette affaire pose une question qui dépasse la Fondation ABS.
Quand une Municipalité de gauche décide seule, sans débat, sans les travailleur·euse·s concerné·e·s, de reprendre autoritairement une institution sociale subventionnée ; quand elle brise un processus de dialogue en cours ; quand son propre personnel vote contre elle à la quasi-unanimité ; quand elle mandate un cabinet RH neuchâtelois composé exclusivement d'hommes blancs issus du secteur privé pour diriger la transition d'un ECS — elle ne commet pas seulement des erreurs de gestion. Elle révèle une conception du pouvoir.
Le Parti socialiste lausannois a une responsabilité dans ce qui se passe. Ses élu·e·s peuvent encore prendre position. Ils peuvent encore exiger que cette décision soit suspendue, qu'un vrai processus de concertation soit ouvert, que les professionnel·le·s de terrain soient reconnus comme les interlocuteurs légitimes qu'ils sont.
S'ils ne le font pas, ils devront assumer — devant leurs électeur·rice·s, devant les syndicats, devant les travailleur·euse·s du secteur social — d'avoir laissé passer cela sans broncher. Une gauche qui se trahit elle-même ne mérite pas qu'on lui fasse confiance. Elle mérite qu'on le lui dise.
Le collectif syndical bas-seuil du SSP Vaud reste mobilisé. Il invite toutes les personnes concernées à le rejoindre.
