Bas seuil : le Parti socialiste lausannois choisit l'exclusion

de: Letizia Pizzolato / Collectif syndical Bas seuil

Il existe des votes qui révèlent brutalement ce qu'un parti accepte de sacrifier - et surtout celles et ceux qu'il considère comme sacrifiables. Le vote du 19 mai 2026 au Conseil communal de Lausanne appartient à cette catégorie. En acceptant la fin de l'inconditionnalité d'accès aux espaces de consommation sécurisés - ce principe fondateur selon lequel personne ne se voit refuser l'accès au soin en raison de son origine ou de son domicile -, le Parti socialiste lausannois a franchi une frontière politique et morale.

Derrière les formulations technocratiques, derrière les appels démagogiques à un transfert de « responsabilité » envers d'autres communes/cantons, une réalité s'impose : le PS a permis qu'un dispositif conçu pour le soin et la survie devienne un outil de tri territorial et de politique court-termiste. Ce vote marque la trahison d'un principe fondateur : le Parti socialiste a démantelé la réduction des risques pour calmer les ardeurs de la droite, payant le prix de cette compromission avec la vie des plus précaires et vulnérables. Ce basculement idéologique n'a pas eu lieu malgré les alertes du terrain, mais bien contre elles et par pure manœuvre politique. Il s'est appuyé sur la vieille rhétorique de la droite concernant l'« appel d'air », une théorie dénuée de toute réalité scientifique et contredite par les faits du terrain.

Un vote socialiste dans la langue de la droite

Dans la salle du Conseil communal, les mots qui s'enchaînent à la tribune - contrôle, conditionnement, critères d'accès, gestion des flux, protection de l'espace public, propreté urbaine - n'étonnent pas tout de suite. On cherche des yeux les bancs du PLR. On croit entendre la voix de l'UDC. Mais ce sont des élu·e·s socialistes qui parlent. La pauvreté, l'addiction, la précarité et la souffrance psychique ont cessé d'être des réalités humaines complexes pour redevenir ce qu'elles deviennent toujours lorsqu'un pouvoir perd ses repères : un problème à gérer. Un problème à dissimuler.

L'expertise du terrain, délibérément écartée

Depuis des mois, le Collectif syndical bas seuil du SSP Vaud alerte et a documenté l'effondrement des moyens et l'épuisement des équipes. Il a fait « remonter » ce que signifie intervenir dans des structures saturées, sous-financées, et les conséquences sanitaires auxquelles aucune mesure sécuritaire ne saurait répondre. Le Collectif a également démontré, en s'appuyant sur des études menées à Lausanne (dans les ECS eux-mêmes), par des services spécialisés et reconnus, que ce fantasque argument de l'« appel d'air » - selon lequel une meilleure prise en charge attirerait massivement de nouveaux usager·ère·s venus d'ailleurs - est scientifiquement infondé. Une légende réactionnaire que les données réelles contredisent point par point. Il n'existe pas, sur ces questions, de controverse sérieuse entre expert·e·s. Les personnes concernées ne disparaissent pas lorsqu'on leur ferme une porte. Elles consomment ailleurs. Dans des conditions plus dangereuses, plus isolées, plus mortifères. Cette dispersion ne résout rien - ni pour elles, ni pour l'espace public. Elle prépare le terrain à davantage de répression policière, à une pénalisation accrue de la précarité. Le PS n'apporte aucune solution. Il déplace le problème - et laisse à d'autres le soin de le gérer avec des matraques. Si ce n'est pas l'ignorance - et ce ne peut plus l'être -, c'est le choix assumé du mépris. Le terrain demandait du courage politique. Il obtient une politique de santé publique réduite au prisme anxieux de la visibilité urbaine.

Une procédure conçue pour court-circuiter le dialogue

Ce vote n'est pas arrivé dans un débat serein. Il est le résultat d'une séquence politique dont la méthode dit autant que le fond. Depuis des semaines, le Collectif avait entrepris un travail patient de dialogue avec les partis : rencontres, documentation, transmission des réalités de terrain, explication minutieuse des conséquences concrètes des mesures envisagées. Tout avait été tenté pour construire un débat sérieux, à la hauteur des enjeux humains. La rencontre avec le groupe socialiste a dû être réclamée encore et encore - le terrain contraint de quémander le droit d'être entendu. Comme si confronter le groupe à la réalité du terrain risquait de fissurer un alignement soigneusement scellé autour d'une décision déjà actée. C'est cette même « discipline de parti » qu'un élu PS invoquera ensuite pour justifier son vote. Quel sens y a-t-il de composer un conseil municipal avec différent·e·s élu·e·s si le seul vote possible est celui imposé par le parti ?

Une compromission sans contrepartie

Soyons clair·e·s, ce vote ne résout absolument rien, dans la mesure où il ne cible aucun problème existant. Les chiffres officiels de la Ville le démontrent : les espaces de consommation sécurisés ne sont pas engorgés par les publics qui en seront exclus. Pire, en instaurant un seuil, cette mesure va provoquer le phénomène qu'elle prétend contrer : le développement probable de scènes ouvertes. Ainsi le PS, qui dispose pourtant d'une majorité au conseil communal lui permettant d'imposer son agenda, a démantelé la politique de RDR sans rien gagner en échange. Seuls les accords avec la droite ont justifié cette compromission - des dettes contractées dans des couloirs, loin des personnes que cette décision allait frapper.

Ce que signifie, concrètement, le principe d'inconditionnalité

Rappelons-le encore : les personnes qui fréquentent les espaces de consommation sécurisés ne sont pas des problèmes à gérer, mais des personnes qui disposent de droits fondamentaux. Si le lien entre les usager·ère·s et les travailleur·euse·s sociaux·ales se construit sur des mois, il peut se rompre aisément. Les années de méfiance accumulées envers des institutions qui les avaient déjà trahies exercent un puissant effet repoussoir et s'il faut s'enregistrer dans des bases de données municipales comme consommateur·trice de substances illicites pour avoir accès aux ECS, il y a fort à parier que de nombreux ayant droit ne vont pas réapparaître. Mais la réduction des risques repose sur un principe dont la simplicité n'a d'égale que sa solidité : on ne soigne pas en excluant davantage. On ne réduit pas les overdoses en éloignant les personnes des espaces sécurisés. On ne reconstruit pas des vies fracturées en ajoutant une nouvelle condition, un nouveau formulaire, un nouveau regard méfiant à l'entrée. Ce principe, c'est le résultat de quarante ans de pratique documentée, de recherche validée, d'erreurs corrigées. Ce n'est pas une posture idéologique. C'est ce que le terrain a appris, à grand prix, en comptant les morts que les politiques sécuritaires ont produits avant que la réduction des risques ne s'impose comme seule réponse cohérente.

L'autorité politique contre l'expertise de terrain

Il faut s'arrêter sur l'intervention de Louis Dana, chef de groupe socialiste et coauteur du postulat à l'origine de cette décision. Parce qu'elle dit quelque chose d'essentiel - non pas sur le fond du dossier, mais sur le rapport que ce PS entretient désormais avec l'expertise, avec le terrain, avec la réalité qu'il prétend administrer. M. Dana s'est lancé dans une longue diatribe qui se voulait experte. Sur le bas seuil. Sur le travail social. Sur le travail de rue. Sur la réduction des risques. Sur les équilibres nécessaires entre soin et espace public. Il a parlé avec l'assurance tranquille de celui qui sait. Avec cette assurance particulière des décideurs qui ont peut-être lu quelques rapports et en ont conclu qu'ils en savent davantage que celles et ceux qui vivent ces réalités au quotidien depuis des années. Cette suffisance avait quelque chose de sidérant. Parce que ce que M. Dana décrivait avec tant d'autorité, c'est précisément ce que le Collectif syndical bas seuil du SSP Vaud tente d'expliquer aux décideur·euse·s depuis des mois. Ce que les professionnel·le·s de terrain portent dans leurs corps épuisés. Ce que les chercheur·euse·s documentent depuis quarante ans. Ce que le réseau socio-sanitaire vaudois, unanime ou presque, a dit et redit. Et voilà qu'un chef de groupe, fort de sa position d'élu, fort de ses accords avec le PLR, fort de l'immunité que confère la discipline de parti, se permettait d'expliquer aux expert·e·s ce qu'est leur propre métier - avant de voter contre tout ce qu'il venait de prétendre maîtriser. C'est le privilège des puissant·e·s : décider du sort de ce qu'on n'a jamais daigné comprendre. On appelle ça, dans les milieux que M. Dana prétend défendre, du mépris de classe.

Le travail social comme champ d'expertise dévalorisé

Personne n'imaginerait un élu sans formation médicale expliquer à des chirurgiens comment opérer. Ni un conseiller communal réformer le droit des contrats contre l'avis unanime du barreau. L'expertise technique impose le respect. Ou du moins, la prudence. Le travail social ne bénéficie pas de cette protection. Massivement féminisé, chroniquement sous-financé, systématiquement invisibilisé - c'est le seul champ professionnel où des élu·e·s sans formation, sans expérience de terrain, peuvent se lever, emprunter le vocabulaire des professionnel·le·s, en déformer le sens, et voter contre leur expertise. C'est pourtant ce qui s'est passé le 19 mai. Des élu·e·s ont balayé des années de formation spécialisée, des décennies de pratique documentée, l'avis convergent de l'ensemble du réseau socio-sanitaire vaudois - à coups d'envolées rhétoriques pompées sur le discours des professionnel·le·s, retournées contre eux. Ils ont parlé de « seuil », de « lien », d'« accompagnement ». Les mots du métier. Vidés de leur sens. Mis au service de l'exclusion. Ce mépris est double. Il est de genre : il s'exerce sur un secteur à majorité féminine, par un pouvoir politique qui n'a jamais su - ou voulu - reconnaître le travail des femmes autrement que comme une extension naturelle de leur supposée vocation au soin. Il est de classe : il s'exerce sur des intervenant·e·s de terrain, souvent précaires eux et elles-mêmes, par des élu·e·s qui gouvernent depuis des positions protégées. Ces deux mépris se renforcent. Ils prospèrent parce que le care a toujours été assigné au registre de l'instinct, de la vocation - tout ce qui, dans l'imaginaire dominant, ne requiert pas de compétence et ne mérite pas d'autorité. On ne reconnaît pas une travailleuse sociale pour son expertise. On la remercie pour son dévouement. La nuance est politique. Elle autorise tout.

L'aboutissement d'une recomposition idéologique

Le vote du 19 mai n'est pas un accident. Ce n'est pas une erreur de parcours, un mauvais soir, une concession conjoncturelle. C'est l'aboutissement logique d'un parti qui, à force de gouverner avec la droite, de lui concéder, de lui emprunter son langage, d'honorer ses dettes et de gérer ses alliances, est devenu quelque chose d'autre. Et ce vote n'est pas isolé. Il confirme une direction. Car le même soir, dans la même salle, le même groupe a voté un second coup - lui aussi précipité, lui aussi soustrait au débat démocratique, lui aussi imposé contre une écrasante majorité du personnel concerné : la dissolution de la Fondation à Bas seuil, dont la Ville entend s'emparer. Trente ans d'histoire institutionnelle, une expertise rare, une autonomie précieuse - cette autonomie qui permettait d'aller vers les personnes là où elles se trouvent, d'adapter les réponses, d'accueillir sans jugement et sans conditions - liquidées dans la foulée, le même soir, comme si une seule trahison ne suffisait pas. Pendant ce temps, Ensemble à Gauche, les Verts, les Vert'libéraux ont dit non. Clairement, unanimement, avec des mots forts. « Scandale. » « Renonciation politique majeure. » « Basculement idéologique. » Ce sont ces groupes qui ont défendu le 19 mai, au soir, ce que le PS piétinait. Le terrain les remercie.

Les conséquences prévisibles d'un renoncement politique

Durant les débats, un élu demandait aux socialistes s'ils pourraient encore se regarder dans un miroir après ce vote. Peut-être le pouvaient-ils encore ce soir-là, une fois l'alliance avec le PLR honorée, les consignes respectées. Mais le pourront-ils encore lorsque le centre-ville renouera avec les consommations à ciel ouvert, faute d'espaces sécurisés accessibles ? Lorsque les violences augmenteront dans les angles morts que cette politique aura créés ? Lorsque les équipes exploseront sous la surcharge et les démissions ? Lorsqu'on recommencera à compter les overdoses dans les cages d'escalier, dans les toilettes publiques, dans les parkings souterrains ? Car ce sont toujours les mêmes qui paient le prix de ces renoncements : les personnes précaires, les bénéficiaires, les professionnel·le·s de terrain. Celles et ceux qui continueront malgré tout - parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement, parce que l'éthique du soin ne se couche pas devant les logiques partisanes. Il faudra donc se souvenir. Selon les votes nominaux officiels du Conseil communal du 19 mai 2026, les élues et élus PS ayant voté en faveur de la fin de l'inconditionnalité d'accès sont : Karine Beausire Ballif, Carolina Carvalho, Louis Dana, Samuel De Vargas, Dinbali Devallonne Caroline, Mikene Mapupa Dindi Perpétue, Mountazar Jaffar, Gaëlle Mieli, Pedro Martin, Sarah Neumann, Esperanza Pascuas Zabala, Roland Philippoz, Jacques-Étienne Rastorfer, Paola Richard-de Paolis, Christelle Rigual, Yvan Salzmann, Frédéric Steiner, Serge Talla, Namasivayam Thambipillai, Naïja Trottet, Virginie Zürcher. Le bas seuil n'oubliera pas.