Repenser l'école

de: Services publics

Le 16 juin prochain aura lieu une journée d’action des enseignant.es vaudois.es de première et deuxième années primaires (1-2P). Ils-elles se mobilisent pour leurs conditions de travail, et donc pour des conditions d’enseignement dignes pour les enfants. Échange avec Océane Haja et Sandrine.

Erice Roset

Repenser l'école

Le 16 juin prochain aura lieu une journée d’action des enseignant.es vaudois.es de première et deuxième années primaires (1-2P). Ils-elles se mobilisent pour leurs conditions de travail, et donc pour des conditions d’enseignement dignes pour les enfants. Échange avec Océane Haja et Sandrine.

Quels sont les défis principaux que vous rencontrez à l’heure actuelle dans l’exercice de votre métier?

Sandrine – J’enseigne depuis 34 ans et en 1-2P depuis 13 ans et j’ai pu constater une évolution du métier importante. Il y a davantage d’enfants qui arrivent avec des comportements violents ainsi qu’avec des troubles divers. Il s’agit pour nous, après avoir identifié les difficultés, de travailler avec les parents et les spécialistes afin que l’enfant puisse entrer dans son rôle d’écolier et dans les apprentissages en bénéficiant de l’aide dont il a besoin. Pour avoir ces aides, c’est un vrai parcours du combattant. De plus, nous n’avons plus un-e, mais plusieurs élèves avec des besoins spécifiques par classe. Ces prises en charge très chronophages et énergivores se sont ajoutées à nos tâches d’enseignement habituelles, mais notre cahier des charges n’a pas été adapté, malgré l’évolution reconnue de notre métier.

Océane Haja – J’ai 28 ans et suis dans ma première année d’enseignement. N’ayant pas connu les conditions d’enseignement passées, je prends le métier tel qu’il est. Je considère que mon métier est une activité sociale dans un monde en constant changement. Il n’empêche que la structure de l’école ne suit pas. Comment repenser l’école (en termes d’effectifs de classes, de ressources, de formation) dans une société qui a évoluée?

Qu’en est-il des différents niveaux de collaboration entre intervenant-e-s scolaires?

Océane Haja - Durant ma formation, j’ai suivi plusieurs stages et, avec mes formatrices, nous étions deux face à la classe, ce qui change tout. Nous étions en constant contact visuel et pouvions réagir aux diverses situations qui se présentaient. Cela n’est pas comparable avec ce que nous vivons maintenant qui se caractérise par la multiplication d’intervenant-e-s sans qu’il y ait de réelle collaboration dans la gestion de la classe.

Sandrine – Une des choses que nous demandons est effectivement le co-enseignement qui représenterait un gros avantage en termes de soutien et d’échange. Je collabore avec neuf personnes pour prendre en charge six enfants à besoins spécifiques: trois enseignantes spécialisées qui assurent deux périodes par semaine par élève au bénéfice de mesures renforcées, deux assistantes à l’intégration, une maîtresse de soutien, deux maîtresses de français intensif et ma duettiste. L’accompagnement de ces six enfants représente une charge de communication, et donc une charge mentale, énorme en fonction des besoins et objectifs de chaque élève. Cela s’ajoute évidemment à nos tâches d’enseignement habituelles.

Comment se déroulent les identifications des besoins particuliers à mettre en place et leurs conséquences?

Océane Haja – La singularité de la 1-2P est qu’il s’agit de l’entrée dans le système scolaire. Cela sous-entend une, déjà, très grande hétérogénéité, conséquence de multiples facteurs (crèche ou non, ressources, accompagnement familiale, etc…). Dans le système 360, il y a le «socle commun»: l’enseignant-e généraliste prépare un enseignement accessible à chaque enfant. Ensuite, apparaissent différentes formes de mesures (ordinaires/renforcées), assignées spécifiquement à un-e enfant. Par ailleurs, ces mesures sont dépendantes d’un diagnostic, ce qui pousse à une forme d’individualisation des difficultés rencontrées à l’école. Ceci entraîne une surcharge des équipes PPLS (psychologie, psychomotricité et logopédie en milieu scolaire) qui effectuent les diagnostiques et qui fonctionnent par listes d’attente, menant l’ensemble du système à saturation, avec son cortège de burn-out et de démissions.

Sandrine – Dans ma classe, j’évalue avec l’un-e des intervenant-e-s si sa présence est nécessaire en classe en fonction de la séquence d’enseignement pour l’élève en question (ou s’il est préférable de sortir avec l’enfant pour travailler les objectifs de son programme personnalisé), mais il-elle n’est en classe que trois-quatre périodes par semaine. L’aide à l’intégration est plus présente, mais il-elle s’attache également toujours à un-e élève. Ces prises en charge spécifiques représentent un travail conséquent en termes de contacts réguliers avec les parents et les intervenant-e-s. J’ai choisi ce métier parce que j’aime transmettre, ce qui implique d’avoir du temps pour préparer un enseignement riche et nous n’en avons plus à cause des autres tâches que nous devons assumer.

Quelles sont les conséquences sur les enfants?

Océane Haja – Dans l’état actuel, l’école romande produit une forme de violence institutionnelle. Les élèves n’évoluent plus dans une structure scolaire à la hauteur des missions de l’École d’aujourd’hui. Ce qui amène les professionnel-le-s à une surcharge presque inévitable. J’aborde à peine la violence physique venant d’un-e enfant, quand tu dois contenir physiquement un-e enfant, pour sa sécurité et pour celles des autres. Ma formation ne m’a pas préparée à gérer ces situations, qui pourtant demandent tant d’attention et de compétences. Il y aussi l’impact sur les élèves qui sont témoins de ces situations et qui parfois deviennent transparent-e-s parce que pour eux-elles «tout va bien». Cela laisse aussi des traces sur ces élèves, qui dans certains cas, adoptent des comportements similaires, pour obtenir notre attention.

Sandrine – Pour prendre un exemple, cette année, j’ai un élève qui a des mesures renforcées et qui se trouve en fait dans ma classe en attente pour une institution de pédagogie spécialisée d’ici à ce qu’il y ait une place pour lui. Il vient dans ma classe 8 périodes par semaine et je trouve cette situation délétère pour lui, pour moi et pour les autres élèves de la classe.

Article à lire en intégralité dans Services Publics 7-2025