La question de l’accueil — ou du contrôle pour certain·e·s — des populations précarisées du canton attire plus que jamais l’attention intéressée des partis politiques. Sujet commode et démagogique, il est instrumentalisé par des personnalités politiques peu scrupuleuses, promptes à désigner les personnes précaires plutôt qu’à assumer les défaillances des politiques publiques. Plus inquiétant encore, la Municipalité de Lausanne semble à son tour céder à ces appels, sans doute titillée par le démon électoraliste à l’approche des élections communales. Oui, Lausanne a un problème avec sa précarité visible, oui, la place de la Riponne et son dispositif d’accueil posent des défis réels ; mais ces enjeux complexes ne seront pas résolus à coups d’annonces simplistes, ni par des décisions expéditives. Ce débat mérite mieux que d’être détourné à des fins électorales : il exige une réflexion informée, ancrée dans la réalité des intervenant·e·x·s de terrain et des personnes concernées.
Dans ce contexte désormais urgent, la première soirée syndicale consacrée au dispositif Bas-Seuil, organisée le 28 octobre à la Maison du Peuple par le SSP, a rencontré un énorme succès. La grande salle était comble : des intervenant·te·x·s de terrain, venant de plus de trente lieux d’accueil du canton — de Lausanne, Yverdon, Nyon, Renens et d’ailleurs — se sont réuni·e·x·s pour dresser un constat commun et tracer les perspectives d’une riposte collective.
Cette participation massive confirme ce que les professionnel·le·x·s dénonçaient depuis longtemps : le secteur bas-seuil est en crise, et celles et ceux qui y travaillent refusent de se taire. Les participant·e·x·s ont mis en lumière une attaque frontale contre l’inconditionnalité de l’accueil, la saturation chronique des hébergements d’urgence et la tentation répressive des autorités.
L’inconditionnalité menacée : des personnes exclues, des professionnel·le·x·s contraint·e·x à refuser
Partout, le même scénario se répète. Dans les structures lausannoises et vaudoises, les dispositifs d’urgence ne parviennent plus à répondre à la demande : chaque soir, des dizaines de personnes dorment dehors, faute de place. Un système de réservation basé sur la domiciliation ou sur des critères de vulnérabilité, mis en place sous pression politique, vient entériner la fin de l’accueil universel. Les attaques contre l’espace de consommation sécurisé de la Riponne, avec l’imposition faite aux équipes de réserver strictement, dès 2026, l’accès aux personnes présentant une attestation de résidence sur le territoire, n’est que la pointe de l’iceberg. C’est un signal d’alarme à tout le secteur qui appelle une réponse directe, frontale et collective.
Les travailleur·se·x·s témoignent de leur impuissance et de leur épuisement : refuser des personnes qui n’ont aucun autre recours, parfois en plus grand nombre que celles et ceux qui sont accepté·e·x·s, est devenu leur quotidien. L’inconditionnalité de fait n’existe plus. À Yverdon, à Renens, à Nyon, la même logique s’impose : les lieux d’accueil voient leurs subventions restreintes, leurs critères d’accès durcis, leurs missions détournées. Plusieurs structures fonctionnent déjà sous le radar ou sur fonds privés, au bord de la fermeture.
Limiter l’accès à l’accueil bas-seuil sur la base de critères administratifs est autant inacceptable d’un point de vue éthique qu’inapplicable sur le terrain. Cela exclut des êtres humains en grande détresse, nie la fonction première de ces dispositifs — offrir un espace de répit, de dignité, parfois de soin minimal — et met en péril la santé publique. Les personnes concerné·e·x·s sont renvoyées dans la rue, plus vulnérables, plus exposées et moins accompagné·e·x·s.
Réduire les moyens des lieux d’accueil et de consommation ne diminue ni la précarité ni la consommation : cela la renvoie dans la rue, dans les parcs, dans les cages d’escaliers. Là où les portes se ferment, la peur, la stigmatisation et la violence s’installent. Ce cercle vicieux, entretenu par la désinformation et les calculs électoraux, détruit le tissu social et nie la fonction première du travail social : protéger, relier et rendre possible la dignité.
Des équipes épuisées mais déterminées à résister ensemble
De Lausanne à Yverdon, des équipes de travail social, d’infirmier·ère·x·s, de militant·e·x·s et de pairs-aidant·e·x·s décrivent un même climat : surcharge, manque de moyens, désengagement institutionnel, isolement des équipes. Certaines structures improvisent des dispositifs parallèles pour maintenir un minimum d’accueil. D’autres, comme les associations de terrain, pallient les carences de l’État — distribution alimentaire, permanence juridique ou médicale, accompagnement social — sans financement public stable et sont menacées de fermeture, quand elles ne sont pas déjà expulsées.
Création d’un collectif syndical du bas-seuil
Face à ce désastre annoncé, une volonté claire s’est exprimée : reprendre la parole et s’organiser collectivement. Les intervenant·e·x·s réunis ont décidé de créer un collectif syndical du bas-seuil, ouvert à toutes les personnes concernées, afin de construire un front solidaire commun et de défendre les principes fondamentaux du travail social dans le secteur bas-seuil :
• Le principe d’inconditionnalité de l’accueil, socle de tout travail social digne de ce nom ;
• Le droit à la dignité et à la survie des personnes sans-abri, consommatrices, sans-papiers ou en situation de précarité ;
• La nécessité du travail social hors murs et des dispositifs de réduction des risques, piliers d’une politique de santé publique efficace.
Le collectif se donne également pour mission de :
- Soutenir collectivement et solidairement les lieux attaqués ou menacés de fermeture ;
- Offrir un espace aux professionnel·le·x·s pour partager leurs expériences, organiser des actions communes et coordonner leurs efforts ;
- S’imposer dans l’espace public et politique, pour faire connaître la réalité du travail bas-seuil et contrer les discours populistes, racistes et classistes ; défendre et obtenir l’intégration du SSP collectif Bas-seuil dans les organes de consultation et décisionnels communaux et cantonaux pour faire exister une véritable voix du terrain ;
- Défendre les conditions de travail et les moyens alloués aux structures bas-seuil, afin de réduire les inégalités racistes et classistes entre bénéficiaires du service public et valoriser l’importance du secteur dans l’ensemble du champ social et du service public.
Une mobilisation qui s’ancre dans la défense du service public
Une nouvelle assemblée générale du collectif aura lieu le
lundi 10 novembre, à 19h à la Maison du Peuple, Pl. Chauderon à Lausanne
pour organiser les premières actions dans le cadre de la mobilisation générale du service public contre les mesures d’austérité et les journées de grève des 18, 25 et 26 novembre.
Cette assemblée marquera également le lancement d’une campagne de plus longue haleine pour visibiliser la réalité du travail bas-seuil, montrer son utilité essentielle pour la société et refuser la destruction programmée d’un pan entier du service public social et sanitaire.
Le SSP appelle l’ensemble des professionnel·le·x·s, associations et collectifs solidaires à rejoindre ce mouvement. Parce qu’on ne défend pas la santé publique en excluant les plus précaires, parce que la dignité humaine n’a pas de frontières, et parce que la solidarité est la seule réponse face à la stigmatisation — surtout lorsqu’elle devient un instrument de conquête électorale.
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| 05.11.2025 | 2ème soirée Collectif syndical Bas-seuil | PDF (5,3 MB) |

