Croiser les bras pour les MNA

de: Interview Guy Zurkinden, rédacteur «Services Publics»

Educatrice dans un foyer vaudois pour réfugiés mineurs non accompagnés (MNA), Nathalie se prépare à faire grève le 24 avril avec une cinquantaine de ses collègues. Interview.

Pourquoi faire grève le 24 avril ?

Nathalie – Dans les foyers MNA du canton, 2017 a été une période d’accalmie. Les deux années précédentes avaient été marquées par l’urgence. Les arrivées étaient nombreuses, les foyers pleins, les moyens insuffisants pour faire face à la situation. Cela s’est traduit par des tensions et violences, ainsi qu’une vague de suicides.

En 2017, les arrivées ont baissé, le nombre de jeunes s’est stabilisé – ils commencent aussi à mieux parler la langue, à avoir un réseau, les liens avec les éducateurs se sont renforcés. Nous pouvons enfin passer plus de temps avec les MNA et les accompagner dans leurs devoirs, leurs rendez-vous. Les jeunes nous disent qu’ils se sentent mieux.

Cette amélioration est en passe d’être bousculée. Les autorités ont annoncé la fermeture d’un des quatre foyers MNA du canton. Il est juste de détruire ce bâtiment vétuste et insalubre. Mais au lieu de le remplacer par un nouveau foyer, le Conseil d’Etat fait un nouveau pas en arrière. Il veut remplir au maximum les trois foyers restants, dans le but de réaliser des économies.

Pour nous, cette annonce a mis le feu aux poudres. Au lieu de renforcer la légère amélioration de la prise en charge, on va bourrer les foyers existants et détériorer à nouveau la situation !

Dans un manifeste, vous critiquez les lacunes dans la prise en charge des MNA…

Les MNA sont des enfants qui ont vécu des expériences traumatisantes sur les routes de l’exil. Ils se retrouvent loin de leurs parents, dans un environnement culturel et langagier différent. Tout cela nécessite du temps, des explications, de la confiance – et donc un encadrement adéquat.

Ces besoins ne sont pas pris en compte. Dans les centres MNA, nous sommes d’habitude deux éducateurs le matin pour une quarantaine d’enfants, trois ou quatre le soir et deux les week-ends. Dans les autres foyers pour mineurs, on compte le même nombre d’éducateurs pour 15 jeunes.

La nuit, à partir de 21 h 45, il n’y a même plus d’éducateur dans les foyers EVAM – seulement un agent de sécurité. Or c’est souvent là que les traumatismes des enfants ressortent. Lors de ces moments clés, ils sont livrés à eux-mêmes.

Les MNA ont de belles capacités, ils apprennent vite. Mais, faute d’encadrement adéquat, leur potentiel ne peut pas se développer pleinement. Cela a des conséquences négatives sur l’accès à la formation, aux loisirs, la vie sociale, etc.

Certains arrivent à s’en sortir, mais il y a aussi des histoires tristes. Comme ce jeune de 14 ans, dont on a perdu la trace – il est encore à Lausanne, mais est sorti du foyer, de l’école et on n’arrive plus à le raccrocher. Ou ces jeunes à problèmes qui, faute de prise en charge spécialisée, sont casés dans des centres pour adultes.

Cette situation est intolérable. N’oublions pas qu’une grande majorité des MNA vont faire leur vie en Suisse. Leur insertion doit être prise au sérieux. Or le cadre actuel met l’avenir de ces enfants en danger.

Comment améliorer cette prise en charge ?

Nous demandons que les MNA sont traités comme des enfants – aujourd’hui, ils sont d’abord considérés comme de requérants d'asile.

Cela implique de créer des foyers plus petits, avec moins de pensionnaires. Le bâtiment détruit doit être remplacé par une nouvelle structure.

Nous demandons aussi une égalité dans la prise en charge des MNA par rapport aux autres foyers pour mineurs dans le canton. L’accompagnement doit être renforcé, les jeunes doivent pouvoir avoir accès à des aides spécialisées.

Pour mettre fin au tournus important du personnel au sein des foyers et aux difficultés de recrutement, nous demandons aussi que nos conditions de travail et de salaires soient mises sur pied d’égalité avec celles des autres éducateurs.

La prise en charge des MNA doit être complètement revue. Et le canton doit y mettre les moyens nécessaires.

Le personnel semble très uni…

La prise de conscience de ces problèmes nous a tous unis, éducateurs comme formateurs de l’EVAM. Nos assemblées générales sont fournies, il y a une belle solidarité, une envie de construire ensemble. Nous avons conscience d’être à un tournant: la problématique des MNA est sortie au grand jour, plus de 1500 personnes ont signé notre appel. On ne peut pas lâcher maintenant.

Jusqu’à présent, le Conseil d’Etat nous a répondu que le développement des MNA n’est pas en danger. Nous pensons le contraire. Les conseillers d’Etat Celsa Amarelle et Philippe Leuba nous recevront le jeudi 19 avril – quelques jours avant la grève. On verra ce qu’ils ont à nous proposer.

De notre côté, nous sommes déterminés à nous battre pour de vrais changements (Interview réalisée le 13 avril).

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