Des soins dentaires pour tous

Le 4 mars, les Vaudois voteront sur l'initiative sur les soins dentaires. Questions à Brigitte Crottaz, médecin et future conseillère nationale (PS).

Quelles sont aujourd’hui les conséquences sociales de l’absence d’une assurance prenant en charge les soins dentaires ?

Brigitte Crottaz – En Suisse, 90% des soins dentaires sont payés par les ménages. Le solde relève de la LAMal, de l’assurance accident, ou est pris en charge par une assurance privée ou les régimes sociaux. Les données font état d’un renoncement aux soins dentaires, pour raisons financières, situé entre 5% et 20%. L’hétérogénéité de ces chiffres trouve son explication dans la méthode de calcul. Certains ont été effectués sur une population de plus de 16 ans et concernent le seul renoncement aux soins; d’autres ont été effectués sur une population de plus de 18 ans et incluent tant le renoncement à effectuer des contrôles que le renoncement aux soins.

Il est intéressant de comparer le taux de 5% (selon l’OFS) de renoncement aux soins dentaires, pour les plus de 16 ans habitant la région lémanique, à celui qui concerne les soins médicaux pour cette même population : 0,7%. 85% des personnes interrogées renoncent aux soins dentaires, alors qu’elles ne renoncent pas aux soins médicaux pris en charge par l’assurance maladie.

Le renoncement aux soins de jeunes est inférieur à celui des autres groupes d’âge. Ceci tient certainement au fait que les services dentaires scolaires de plusieurs villes vaudoises offrent des soins subventionnés jusqu’à 18 ans, voire 20 ans pour les jeunes en formation.

Quelles peuvent être les conséquences sanitaires de ce renoncement aux soins ?

Chez l’adulte, on estime que 70% des dents manquantes ont été perdues en raison d’une atteinte parodontale, c’est-à-dire à la suite d’une infection des tissus de soutien des dents (gencives et os).

Ces atteintes peuvent progresser à bas bruit et leur prévention repose essentiellement sur une bonne hygiène quotidienne ainsi qu’un suivi professionnel. Il a été établi qu’il existe aussi une susceptibilité génétique.

La recherche médicale a démontré un lien entre la santé bucco-dentaire et la santé générale. Dans certains cas, cette relation est bidirectionnelle. La santé parodontale a une influence sur différents problèmes sanitaires plus délicats et coûteux, au-delà de la sphère orale: AVC, maladies cardiovasculaires, naissances prématurées…

Le diabète est un cas particulier: les diabétiques développent plus facilement des atteintes parodontales qui, en rétroaction, déséquilibrent la glycémie des patients.

L’association vaudoise des dentistes ne soutient pas le texte, invoquant un danger de hausse des coûts…

Il y aura certainement, dans un premier temps, une augmentation du nombre de consultations, tant pour un contrôle que pour des prestations préventives et des soins. C’est d’ailleurs le but de l’initiative: veiller à ce que la population ait accès et effectue les contrôles et les soins. Grâce à un suivi régulier, à terme, les traitements seront cependant moins invasifs, moins lourd et donc moins coûteux.

Il n’y a aucune raison de croire que les médecin-dentistes et les hygiénistes effectueront des soins inutiles ou pousseront leur patientèle à la consommation.

Quel est l’objectif de la mise en place, en parallèle, d’un réseau de policliniques dentaires régionales ?

A l’heure actuelle, seule la PMU à Lausanne offre un ensemble de compétences venant en soutien aux praticiens dentaires privés. En particulier, les patients difficiles à traiter, souvent en raison d’une collaboration ardue, sont référés à la PMU. Il peut s’agir de situations qui, simplement, nécessitent plus de temps pour la mise en place du patient, plus de patience pour obtenir sa collaboration, donc des consultations moins « rentables ». Il peut aussi s’agir d’effectuer sous narcose des soins à des patients présentant les problèmes susmentionnés (difficulté de collaboration pour des raisons psychologiques ou démence) ainsi qu’à des enfants en très bas âge.

La PMU est aujourd’hui engorgée. Le délai d’attente peut être de trois à quatre mois. La création de policliniques régionales a pour but de pouvoir assumer de telles situations dans différentes parties du canton, déchargeant la PMU mais aussi simplifiant la vie des accompagnants de ces personnes, qu’il n’est pas toujours simple de déplacer à Lausanne.

Ces policliniques n’ont pas pour but de remplacer les médecins, mais bien de leur donner la possibilité d’y référer des personnes dont ils ne peuvent assumer les soins, en particulier ceux qui sont effectués sous narcose.

Avec l’augmentation de l’espérance de vie, il existe de plus en plus de patients polymorbides, dont la prise en charge est impossible en cabinet dentaire, en raison des risques médicaux.

Un financement solidaire

Que prévoit l’initiative en termes de prévention ?

Brigitte Crottaz – Aujourd’hui, l’accent préventif est essentiellement mis sur les enfants et les jeunes. Un dépistage dentaire est organisé durant toute la scolarité obligatoire. Il ne s’agit pas d’un contrôle complet. Il débouche sur des conseils de soins en cas de problèmes objectivés, soins qui sont pris à la charge des parents. De ce fait, nombreux sont les enfants qui reviennent au contrôle l’année suivante, sans que traitement proposé ait été effectué.

L’initiative entend offrir à tous les habitants du canton un contrôle annuel. Une prévention effectuée régulièrement au cours de la vie va permettre d’identifier à un stade précoce un éventuel problème et de le traiter rapidement, de façon moins coûteuse que si l’on avait attendu encore quelques mois ou années. On ne réduit pas la prévention aux seuls enfants et on l’étend aux populations vulnérables, par exemple les personnes en institutions ou hautement dépendantes.

Qu’en est-il de son financement ?

Les primes LAMal sont fixées par tête, indépendamment du revenu, et constituent une injustice sociale criante. De nombreux Vaudois n’arrivent pas à assumer ces primes et sont au bénéfice de subsides, faisant ainsi croître la facture sociale, qui est ensuite décriée par les partis bourgeois. Si la prime LAMal était proportionnelle au salaire, chacun la paierait sans problème et les subsides n’existeraient que pour les personnes à l’aide sociale.

En tablant sur une cotisation salariale, paritaire, on suit le modèle d’une assurance sociale qui favorise la solidarité et permet à chacun d’avoir accès aux soins sans se ruiner.